Statue en bronze d'un enfant nu debout sur un socle, sur fond clair.
Preview of: Manneken Pis
Romainbehar (Wikimedia Commons), Free re-use, CC0

Manneken Pis

  • Jérôme du Quesnoy the Elder (Béthune, c. 1570 - Bruxelles, 1650)
, 1619
  • Brussels City Museum, The King's House

Nul ne peut le nier : Manneken-Pis est bien plus qu’une simple statue. C’est une icône hors du temps, un personnage qui transcende les époques, les disciplines et les frontières. Incarnant à la fois la résistance, l’humour et la fécondité, il allie force et légèreté, intelligence et autodérision. Son histoire, à la fois sacrée et profane, continue de fasciner, de provoquer le sourire, et parfois même la polémique.

Comment une statuette de bronze de 56 centimètres, sculptée en 1619, a-t-elle pu traverser les siècles en conservant une telle actualité ? Comment cette figure a-t-elle inspiré des générations d’artistes, d’écrivains et de cinéastes ? Et surtout, que révèle-t-elle de l’identité européenne, entre tradition et modernité ?

1. Les origines de Manneken Pis : entre histoire, légendes et technique

Jérôme du Quesnoy le Vieux et la commande de 1619

Le 13 août 1619, le magistrat de la ville de Bruxelles commandait à Jérôme du Quesnoy le Vieux la réalisation du modèle du Manneken-Pis. Névers 1570 à Béthune, dans le nord de la France, ce sculpteur s’était installé à Bruxelles en 1595. Son atelier, bien que modeste, recevait de nombreuses commandes, notamment des églises bruxelloises, des autorités de la Ville, et des archiducs Albert et Isabelle. Parmi ses œuvres conservées, le Manneken-Pis et la tourelle eucharistique d’Alost se distinguent particulièrement.

La statuette de Manneken-Pis a connu au XVIIe siècle une vogue exceptionnelle. En effet, à côté de l’exemplaire de du Quesnoy le Vieux, on connaît également une version fondue par Jacques van den Broeck, datée de 1630, probablement conçue à partir d’un moulage de la statuette de 1619. Une seconde version, datée de 1636, est attribuée au fondeur allemand Daniel Haneman.

L’existence de plusieurs exemplaires – aux trois versions du XVIIe siècle s’ajoute une fonte du XXe siècle, celle qui orne aujourd’hui le monument de la rue de l’Étuve – et la variété des mentions contradictoires issues de la littérature ont poussé à interroger l’authenticité de la statue conservée au Musée de la Ville de Bruxelles : s’agit-il de l’exemplaire modelé en 1619 par Jérôme du Quesnoy le Vieux, ou d’une version postérieure ?

Une histoire mouvementée : vols, restaurations et mystères

Le Manneken-Pis, dont le modèle fut donné en 1619, visait à renouveler une fontaine préexistante, probablement trop abîmée. La plus ancienne mention de cette fontaine pourrait dater de 1377, comme en témoigne une charte de Sainte-Gudule. Cette version antérieure est localisée sur un plan de Bruxelles, dressé en 1572, au croisement de la rue de l’Étuve et de la rue du Chêne. Elle apparaît également dans une toile peinte par Denijs van Alslootet Antoon Sallaert, Le Triomphe d’Isabelle (1616), où Manneken-Pis est habillé en berger. Cette peinture est le seul témoin visuel de la statuette avant son remplacement par l’exemplaire de du Quesnoy le Vieux, trois ans plus tard.

C’est à ce même endroit qu’a été installé l’exemplaire commandé en août1619, dans un environnement renouvelé par l’intervention du tailleur de pierre Daniel Raessens (décembre 1619). Une gravure exécutée par Jacques Harrewijn en1715 donne une idée du monument : la statuette était placée sur un pilier mesurant six pieds de haut (environ 166 cm), tandis que l’eau était recueillie dans deux bassins rectangulaires.

L’histoire de la statuette se complique ensuite au gré des événements qui marquèrent Bruxelles. Plusieurs légendes, parfois basées sur des faits historiques, émaillent sa vie. Ainsi, l’œuvre, qui échappa au bombardement de Bruxelles en 1695 (la ville fut en partie détruite par les troupes françaises de Louis XIV), mise à l’abri par les Bruxellois, aurait été victime de son premier enlèvement en 1745, rattrapée in extremis par des habitants à Grammont. Deux ans plus tard, en 1747, elle aurait été à nouveau volée, cette fois par des soldats français. Cependant, comme l’avait souligné Vincent Heymans, aucune preuve historique ne vient confirmer la véracité de ces événements.

L’acte suivant, bien plus documenté, se déroule en 1817. Au début du mois d’octobre, Manneken-Pis est arraché de son socle par un forçat, Antoine Licas. Si l’enlèvement en tant que tel n’est pas cité dans les sources, ses répercussions le sont. Certains auteurs ont affirmé que la statue avait été détruite, nécessitant la réalisation d’un nouvel exemplaire. Pour d’autres, les fragments retrouvés avaient été assemblés afin de créer un moule de l’original brisé et d’en couler une nouvelle version. Ainsi, la statue présente sur le monument de la rue de l’Étuve serait une version de 1817. Il n’en est rien. Les fragments de l’œuvre avaient finalement été retrouvés dans un tas de décombres et ont permis de restaurer la statuette. On conserve aux archives de la ville de Bruxelles les décomptes dressés par le sculpteur Gilles-Lambert Godecharle,responsable de la restauration. Ces documents attestent que l’œuvre avait été brisée en onze morceaux, finalement rassemblés par une soudure à l’argent.L’intervention a duré dix-huit jours et a inclus l’ajout d’une nouvelle plinthe en cuivre. La statue a réintégré son emplacement le 6 décembre 1817.

Pourtant, les aventures de Manneken-Pis ne s’arrêtent pas là. Après un epaix relative d’un siècle, il devient à nouveau la cible de représailles. Dans les années 1950, plusieurs tentatives d’enlèvement causent de légers dommages. Les événements des années 1960 sont plus dramatiques : le 16 janvier 1963, la statue est arrachée de son socle par les membres d’un cercle étudiant. L’affaire n’ira pas plus loin, et le socle sera remplacé à l’identique par la Compagnie des Bronzes, auquel la statuette sera désormais ancrée par une fixation en bronze renforcée. Deux ans plus tard, en 1965, un nouveau rapt a lieu: des voleurs s’emparent du corps de la figure, laissant le bas des jambes fixé au socle. La ville de Bruxelles décide alors de commander une réplique à la Compagnie des Bronzes pour remplacer la statue disparue. Contre toute attente, le haut du corps est retrouvé en 1966, dans le canal de Charleroi. Les morceaux (les pieds et la partie inférieure des jambes restés accrochés au socle, et la partie supérieure du corps) sont restitués au Musée de la Ville,où ils sont entreposés dans les réserves… jusqu’en 2003.

Entre 1966 et 2003, le temps a effacé la trace de l’œuvre brisée. Les études ou mentions de la statue en témoignent : certains auteurs affirment que l’original de du Quesnoy a disparu (conséquence du vol de 1817 ?), pour d’autres, l’original serait celui exposé sur le monument de la rue de l’Étuve.En réalité, il s’agit d’un exemplaire fondu par la Compagnie des Bronzes en1965. La tradition a donc commencé à considérer la version fondue par Jacques van den Broeck en 1630 comme le plus ancien exemplaire conservé.

Il fallut attendre juillet 2003 pour que l’œuvre de Jérôme du Quesnoy leVieux revienne sous les projecteurs. Philippe Geluck, préparant son exposition pour les 20 ans du Chat, contacte l’atelier des moulages (MRAH) et le Musée de la Ville de Bruxelles pour obtenir une copie du Manneken-Pis. Les deux musées décident de réaliser un moule en silicone à partir du Manneken-Pis brisé,toujours dans les réserves. Au cours de cette opération, la statuette, qui devait subir une restauration provisoire en plâtre, est finalement restaurée de manière durable mais réversible, à base de résine époxy. Elle peut ainsi rejoindre les salles du musée, où elle est exposée aux côtés de la version de1630.

Du point de vue de l’histoire, il semble donc que le Manneken-Pis exposé au Musée de la Ville soit bien la version fondue en 1619 sur la base de l’œuvre modelée par du Quesnoy le Vieux. Pourtant, quelques doutes subsistent, car l’œuvre ne semble porter que peu de traces de sa restauration de 1817.

Une œuvre technique : le modèle et le bronze

D’un point de vue technique, le contrat de 1619 témoigne de l’intervention exacte de Jérôme du Quesnoy le Vieux : le sculpteur était chargé de fournir un modèle, probablement en terre ou en cire, qu’il fallut ensuite confier à un fondeur resté anonyme. Un terme précis du contrat – boucheerten– renvoie à la technique du modelage. Cette répartition du travail correspond à l’organisation des métiers bruxellois au début du XVIIe siècle : la fonte était interdite aux sculpteurs et devait être confiée à un membre de la corporation des fondeurs.

La statuette du Musée de la Ville présente de nombreuses traces d’usure et d’altérations. On y observe encore des traces du travail du fondeur après refroidissement du bronze, visant à masquer les traces des jets et évents (canaux qui permettent de verser le bronze en fusion dans le moule et système d’évacuation des gaz et de l’air du moule). La patine, de couleur foncée (noire ou brune), présente de larges lacunes. Le métal apparent varie du jaune métallique au brun mat. Peu de réparations sont visibles à l’œil nu, mais la radiographie a révélé des cassures au-dessus des genoux, des fractures aux chevilles, et des zones plus claires au niveau du bassin et des cuisses,suggérant des renforts métalliques ajoutés lors des restaurations.

Une analyse XRF (fluorescence X) a également été réalisée. Cette technique permet de déterminer la composition de l’alliage sans prélèvement. Les résultats montrent que l’alliage du Manneken-Pis est de type quaternaire (cuivre, plomb, zinc, étain), avec une présence marquée de fer. Ces éléments sont courants dans les bronzes des anciens Pays-Bas au XVIIe siècle. Des comparaisons avec d’autres œuvres, comme la Vénus Amphitrite de Jérôme du Quesnoy le Jeune (vers 1650) ou la version de Manneken-Pis signée par Daniel Haneman en 1636, montrent des similitudes frappantes. En revanche, les bronzes fondus en dehors des anciens Pays-Bas, comme le Lion attaquant un cheval de Susini (Florence, premier quart du XVIIe siècle), présentent des alliages différents.

Ces analyses, combinées aux données historiques et techniques, permettent de situer la statuette du Musée de la Ville dans la production des anciens Pays-Bas au tournant du XVIIe siècle. Cependant, il manque encore des données comparatives pour confirmer définitivement son origine bruxelloise.

Un style caractéristique, entre deux siècles

Pour situer stylistiquement la statuette, il est utile de revenir sur l’évolution de la représentation des jeunes enfants dans l’art. Longtemps, les artistes ont eu du mal à représenter la petite enfance de manière réaliste, mêlant souvent des caractéristiques physiques d’enfants à des traits d’adultes (musculature développée, proportions élancées).

Les premières représentations, sur les sarcophages antiques, montrent des enfants aux corps d’adolescents et aux musculatures d’athlètes. Lors de la Renaissance italienne, Donatello introduit des détails plus réalistes, comme les articulations potelées (Tribune des Chantres, dôme de Florence,1431-1438). Mais c’est le Titien, avec L’Adoration de Vénus (1518), qui révolutionne la représentation des putti en les dotant de corps ventrus,de visages joufflus et d’articulations camouflées sous des replis adipeux.

La statuette de Manneken-Pis, modelée par Jérôme du Quesnoy le Vieux,s’insère dans cette période de transition entre le putto antico et le puttomoderno. Elle présente une musculature encore développée (torse, bras), mais aussi des jambes et pieds potelés, ainsi que des articulations épaissies. Le visage est joufflu, avec un menton gras, obtenu par un creusement accentué des sillons (sous les yeux, naso-génien, sous le menton). Cette technique,récurrente chez du Quesnoy le Vieux, permet de donner un aspect dodu et réaliste à la figure.

Enfin, Manneken-Pis occupe une place intéressante dans l’évolution de la représentation des putti. Bien que maladroite à certains égards, cette statuette a sans doute influencé les travaux ultérieurs de son fils ainé, François du Quesnoy, qui deviendra un maître du putto moderno à Rome.

2. Manneken Pis, miroir des identités

Une identité ancrée dans la durée

Manneken-Pis incarne l’esprit bruxellois, cette zwanze si caractéristique, mêlant humour, autodérision et résistance. Dans la littérature, il est souvent utilisé comme un marqueur identitaire fort.Théodore Hannon, dans Au pays de Manneken-Pis (1883), l’utilise pour plonger ses lecteurs dans l’atmosphère unique de Bruxelles. Plus récemment, Georges Roland, avec Manneken-Pis ne rigole plus (2013), a ancré son roman policier dans la tradition locale, en plaçant la statuette en première de couverture. Pourtant, dans ce roman, il est peu question de l’œuvre elle-même : Manneken-Pis y est avant tout une figure symbolique, immédiatement identifiable comme bruxelloise.

La mise à l’honneur épisodique de cette identité bruxelloise, comme lors des expositions universelles ou d’autres événements, est souvent l’occasion de revenir à cette figure tutélaire. Ainsi, dans la foulée de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958, voient le jour divers ouvrages dont le titre fait référence à la statue : Impromptu rue de l’Étuve d’Armand Bernier (1959) ou Ballade de Manneken-Pis de Raymond Quinot (1964).

Manneken-Pis est aussi un symbole de résistance. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a été caché pour éviter qu’il ne tombe entre les mains des nazis. Plus tard, en 1960, le réalisateur néerlandais Bert Haanstra met en scène cette incarnation de l’identité bruxelloise – et belge plus largement –dans son film De zaak MP. Haanstra y déroule une histoire entre la Belgique et les Pays-Bas, jouant sur les antagonismes marqués entre les deux nations et, avec un plaisir certain, sur leurs symboles respectifs, réels ou inventés. Le film évoque le kidnapping de Manneken-Pis, supposément par des Néerlandais vexés d’avoir vu leur équipe nationale perdre un match de football contre la Belgique. En représailles, un équipage belge passe la frontière nuitamment dans l’optique d’enlever l’un des symboles – imaginaire – de l’identité des Pays-Bas : une statue en bronze du jeune Hans Brinker, enfant auquel la légende accordait d’avoir sauvé son village de l’inondation en bouchant, à l’aide d’un doigt, une faille dans une digue. Cette rivalité symbolique entre les deux pays n’est pas anodine. Elle reflète des stéréotypes nationaux profondément ancrés : les Belges, avec leur humour et leur insouciance, opposés aux Néerlandais, perçus comme plus sérieux et organisés. Manneken-Pis, avec son côté provocateur et joyeux, incarne parfaitement cette image de la Belgique.

L’identité évoquée par le biais de la statuette est également centrale dans un volume de la série Bob et Bobette : Manneken-Pis l’irascible (1980), qui place le récit en 1979, lors des fêtes du millénaire de Bruxelles. Ici, la statuette s’anime, devient un protagoniste actif de l’histoire : elle bouge, agit, prend part au récit. Ce volume évoque, par bien des procédés, L’histoire de Manneken-Pis racontée par lui-même, par Collin de Plancy (1884). L’auteur y développe une histoire de la statuette, au cours de laquelle la statue s’anime et s’exprime. Partant de faits authentiques pour rassurer son lectorat, il injecte peu à peu une série de faits plus ou moins vraisemblables, dans le but de surprendre le lecteur et, in fine, de provoquer le rire.

Bien que la portée d’un album de Bob et Bobette soit bien différente de celle de l’ouvrage de Collin de Plancy, l’auteur de Bob et Bobette a, lui aussi, choisi de rendre la statue vivante et de lui faire jouer un rôle actif. L’ouvrage prend son point de départ dans des faits historiques, d’abord dans le contexte du millénaire de Bruxelles, puis plonge dans les origines de son récit lors de la bataille de Ransbeek (vers 1141). C’est à cette bataille que remonte l’une des légendes de Manneken-Pis : le jeune duc Guillaume III de Lotharingie, encore en bas âge, y aurait été placé dans un berceau suspendu à la branche d’un chêne, d’où il aurait uriné sur le champ de bataille. Pourtant, le scénario de l’album prend par la suite une tournure surréaliste, aboutissant au départ de la statuette vers la Floride, au parc Disney, pour se remettre de ses péripéties !

Réappropriations artistiques : Manneken Pis dans les arts plastiques

Si Manneken Pis a inspiré le cinéma, c’est dans les arts plastiques qu’il connaît des réinterprétations les plus audacieuses. Thomas Lerooy (1981),sculpteur belge, intègre depuis de nombreuses années des versions revisitées de Manneken-Pis dans son œuvre, souvent présentées avec un crâne doré disproportionné en lieu et place de la tête.

Avec Lerooy, il y a un retour aux sources, à l’œuvre et à sa matérialité, telle qu’elle avait été conçue par Jérôme du Quesnoy le Vieux en1619. C’est d’ailleurs en partie en hommage à du Quesnoy que l’artiste réalise,en 2006, un Petit Jean, réemployé à divers moments de sa carrière. On le retrouvait notamment en 2007 sur le toit du musée Dhondt-Dhaenens (Deurle), urinant en toute quiétude et à l’insu des visiteurs.

En 2015, ce Petit Jean accueille les visiteurs lors d’une exposition personnelle de Lerooy au Petit Palais de Paris (Beauty in theShadow of the Stars), puis est exposé avec plusieurs de ses congénères à la Brussels Art Fair (BRAFA) en 2018, à la galerie Rodolphe Janssen. Parmi les œuvres de l’exposition au Petit Palais, Lerooy présente The Kiss, en bronze, patine blanche et verre : on y voit deux Manneken-Pis à tête de morten serrés dans une cage de verre, qui s’enlacent et s’apprêtent à s’embrasser,les sexes placés dans la continuité l’un de l’autre, comme s’ils ne faisaient qu’un.

La même thématique est à l’œuvre dans Playground, une œuvre que Lerooy présente en 2017 au Musée Dhondt-Dhaenens. Il s’agit d’une fontaine monumentale à trois étages – évoquant celles des jardins des belles demeures de la Renaissance – habitée de dix-huit Manneken-Pis-Petit-Jean à crâne doré, jouant, pissant, faisant l’amour, nous toisant… une sorte de pied de nez à la morosité persistante qui planait sur la Belgique au sortir des attentats de 2016.

Dans l’idée de l’artiste, l’œuvre fonctionne également comme une tour de Babel et s’inspire des jeux d’enfants d’un certain Brueghel.

Plus récemment, Richard Jackson (1939), plasticien californien à la longévité extraordinaire, s’est illustré par une citation explicite du Manneken Pis bruxellois. Jackson traite la matière colorée et ses supports de manière peu orthodoxe et décalée. C’est dans cet esprit qu’il faut voir son œuvre Ipeed in France, présentée dans le cadre de l’exposition Wretched Excess à la galerie Vallois à Paris en janvier-février 2024. Jackson y présente, sur une plateforme tournante, trois représentations de l’enfant urinant, inspirées de Manneken Pis, la peinture remplaçant ici l’urine.

D’après Jackson, l’utilisation de ces garçons serait une autre manière d’étendre le champ de la peinture. Le titre de l’œuvre, I peed in France,est une référence à une comptine anglaise que les enfants chantonnent lorsqu’ils aperçoivent les sous-vêtements d’un condisciple : I see London, Isee France, and I can see your underpants.

 

3.      Manneken Pis aujourd’hui : entre tradition et modernité

Un symbole toujours vivant

Aujourd’hui, Manneken Pis est plus vivant que jamais. Son dressing-room,géré par la Garde-Robe de Manneken Pis, compte près de 1200 tenues, chacune racontant une histoire ou célébrant un évènement. Plusieurs fois par mois, la statuette change de costume, à l’occasion de fêtes nationales, d’anniversaires ou commémorations. Parmi ces costumes, l’un est dédié à la journée de l’Europe,soulignant son rôle d’ambassadeur informel de Bruxelles et, plus largement, de la Belgique. Offerts par des associations, des pays étrangers ou des institutions, ces habits transforment Manneken Pis en un véritable messager culturel.

Un symbole parfois contesté : entre culte et provocation

Pourtant, Manneken Pis n’est pas à l’abri des controverses. En mai 2013,l’artiste Petro Wodkins (travaillant sous pseudonyme) a masqué la statuette par une statue de plastique doré le représentant en train d’uriner, un Pissing Petro. Wodkins entendait par là dénoncer un ʺculte stupideʺ et apporter ʺun peu d’air frais à Bruxellesʺ. Ce happening,bien que confidentiel, a relancé le débat sur la place de Manneken Pis dans la société contemporaine.

D’autres voix s’élèvent pour critiquer le caractère sexiste ou vulgaire de la statue. Certains estiment que Manneken Pis, en urinant en public, perpétue une image stéréotypée de la masculinité. D’autres y voient une provocation inutile dans un monde où l’espace public est de plus en plus régulé.

Pourtant, malgré ces critiques, Manneken Pis reste populaire et aimé.Son côté provocateur et joyeux continue de séduire, et les tentatives de le faire disparaître ou de le moderniser se heurtent souvent à une résistance populaire. Après tout, Manneken Pis incarne aussi la liberté et la subversion, des valeurs qui résonnent encore aujourd’hui.

Manneken Pis rappelle que les icônes les plus durables sont celles qui savent allier tradition et modernité, sérieux et humour, local et universel. Et si son histoire enseigne une chose, c’est que les symboles ne meurent jamais vraiment : ils se transforment, se réinventent, et continuent de surprendre. Manneken Pis est bien plus qu’une statue : c’est un palimpseste culturel, une œuvre qui superpose les sens et les époques. Depuis sa création en 1619 par Jérôme du Quesnoy le Vieux, il a traversé les siècles en se renouvelant sans cesse, inspirant des artistes, des écrivains, des cinéastes et des musiciens.

Son histoire rappelle que les symboles ne sont pas figés. Ils évoluent,se réinterprètent, et prennent de nouvelles significations selon les époques. Manneken Pis, avec son mélange de tradition et de modernité, de sacré et de profane, de local et d’universel, incarne parfaitement cette idée.

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Bibliography

  • Manuel Couvreur (ed.), Manneken Pis. La vie d’une fontaine (Studia Bruxellae15), Bruxelles 2024.
  • Géraldine Patigny, ʺMannekenPis. Itinéraire d’une statue emblématique, in: Cahiers bruxellois (2019), 91-126.
  • Roel Jacobs, Géraldine Patigny et Isabelle Douillet-Depange, Manneken Pis, Bruxelles 2017.

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